Des mots

pour un déconfinement


2e partie

Paris 2019-07-11 Rue de Wattignies (11) PF

JOUR 22



Dans nos nuits spectrales

Poètesses

vos mensonges sont vérité

Vous absorbez la folie du monde

De toutes vos failles

de vos cervelles et sangs d'encre

jaillit la lumière


Écrire mithridatise


Vous lire immunise

Paris, 7 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 23


Tout sombre dans tes rêves

trop de gravité

de pénombre bleutée

trop de ténèbres passées

de rêves amputés


Mer sans phare ni lune

navire sans fanal

cale sans réverbère


Sans flamme

sans âme

hommes et femmes en marche

uniformisées

laissent la tendresse

se noyer dans les rigoles ternies

sans les étoiles qui s’éternisent

sous les yeux du gosse que je fus

sans les yeux de celui que je restai


Sur le chemin de l’école

j’imaginais souvent

l’odyssée des feuilles

de mahonia de troène

ou d’épine vinette

délicatement posées

sur la vague du caniveau

qui sentait l’averse

ou la lessive tiède


Longtemps je continuais

à divaguer avec elles

jusqu’à ce qu’elles s’estompent

ou disparaissent

dans le sourd fracas

de mon rectangle des Bermudes

ou plus tôt les jours de frimas

dans le manteau de brumes vaporeuses

émanant de mon Gulf Stream


J’embarquais mousse ou capitaine

vers d’incroyables destinées

sur ces instables vaisseaux

et leurs gréements de fortune

guettant de mon mat de misère

d’inconnues et fabuleuses contrées


Je n’étais pas pauvre

mais avide et riche

de ces aventures qu’on n’achevait

jamais même si funestes

s’usaient les piles sous l’édredon


Les rêves voguaient

sans ancre sans amarre

jusqu’à l’aube nouvelle


(à suivre)


Paris, 8 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 24

 

(suite du jour 23)


Tout sublimait la nuit

ses arabesques noircies

ses invisibles lunes

ses défuntes étoiles

scarifiées


Même mes amours noèmes

mélusinées

leurs oblongues fées stellaires

blondes et fières sirènes

berçaient d’un long poème

l’âme amère morte

d’une jeunesse menottée

sacrifiée


L’école finie

dissimulé dans les champs

après quelque chicane

je pansais mes plaies

en imitant les oiseaux


Épris de liberté

lunaire

j’inventais l’univers

le dessinais en mots

les laisser voleter

frivoles et libres

dans l’immensité lumineuse

du ciel d’Aunis

je rêvais l’avenir étoilé

qui ne serait pas

le mien


Je poursuivais

les éphémères

guettais les insectes

sur les bleuets

et pavots sauvages


Puis dans les fossés

pour me faire pardonner

genoux et coudes

à rapiécer

échancrures

à repriser

je cueillais en bouquet

luzerne et sainfoin


et rentrais en course folle

pour défier le temps


Paris, 9 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 25


(suite du jour 24)


Tout était règles et devoirs

Âpre telle une prunelle

et fier jusqu’à la nausée


Terre hermétique

émétique

hiératique

hérétique pourtant

hospitalière souvent


Le printemps

tout était insolence


L’exubérante et trop éphémère

floraison de sa majesté cerisier

infertile et somptueuse

finissait en tourbillons

de neige cathartique

insolentes batailles de pétales

éclats de nos rires

cris étouffés de rose


Et la marche turque


L’été

tout était sensualité


Le piano disséminait

ses notes insouciantes

Nous savourions

les fraises volées

mûres à peine

aux merles mystifiés

Les tomates gorgées de soleil

s’écrasaient sous les lèvres

réveillant les papilles

avant l’âcre fumée

des queues d’ail


Et les scènes d’enfance


L’automne

tout était douceur


Ces soleil dormants

doraient l’écume

À la musique apaisée

sur les galets instables

des vagues mourantes

retournant vivre vers le large

en se mêlant au vivant

se joignait la complainte

de Myria la Repentie

fantôme des falaises

et de mon Colorado


Et le temps de l’été


L’hiver

tout était chaleur


La lente dérive du soleil

contrastait avec la course des nuages

Emmitouflé derrière ma fenêtre

je contais à la mine

blottie sur mon épaule

un bestiaire fabuleux

Cette faune onirique

s’accrochait

aux ombres mouvantes

et claires des tilleuls

et s’essartaient

sous les assauts

du vent de galérne

Je buffais sur les carreaux

pour y dessiner mes affres


Et la lettre à Élise


Exquise et cruelle mémoire des sens


Ne t’avertis-je pourtant

insoumise naïve

de ne te laisser asservir

broyer conformiser

entraver au néant


Hommes et femmes en marche

ne laissent rarement

place au rêve


Paris, 10 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 26



Après le grand ménage de printemps

il fait soleil dans ma mémoire

Jetés aux oubliettes

les gris souvenirs


Mais il doit bien rester pourtant

les séquelles d’orages

anamnestiques

des arbres calcinés

de coups de foudre

des terres ravinées

par les pluies torrentielles

des tympans brisés

par le martèlement du tonnerre


Il doit bien rester dans le noir

tapies dans les coulisses

d’obscures traitrises inavouées

de scélérates blessures

à jamais incicatrisables

d’illusoires absolutions

et d’insolvables prescriptions


Mais nous vivons


Paris, 11 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 27



(on n’oubliera pas)


Je ne suis pas sourd

j’entends chaque soir

se mêlant aux cloches

ou vice-versa

vicieuse et versatile

la claque du vingt heures

les cinq mille soldats de Néron

et les anges de Jupiter


Je ne suis pas sourd

et me suis même

laissé certains jours

chavirer emporter par l’élan

d’un peuple communiant

son soutien aux soignantes


Je ne suis pas sourd

Mais j’entends le chant capital

des sirènes argentées

sur l’écran de fumée

écran d’encens

sacrifiant sur l’autel

du profit

de la rentabilité

le patrimoine

l’énergie

les transports

l’école

l’hôpital

il nous prie d’applaudir

nous prie d’obéir

nous prie de croire

nous prie de prier

nous prie d’entonner

de profundis

aux funérailles

des Jours heureux


Je ne suis pas sourd

j’ai toute ma mémoire

debout les damnés de la terre

demain nous appartient


Paris, 12 avril

Texte et photo ci-dessous (première version manuscrite)

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

Jour 27 Manuscrit PF

JOUR 28


J'aimerais que mes jours ne voient jamais mes nuits


Je les rêverais à en crever

Je les écrirais à en crier

Je les aimerais à en brûler


J'aimerais que mes nuits ne voient jamais le jour


Paris, 13 avril 2020

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 29


(Mania Mainadôn)


Tu danses les absences

les silences


Tu butines le temps

l’attente


Tu pulvérises l’espace

l’exil


Tu supplies le soleil

de calciner son souvenir


Tu énerves le hasard

et bouscules les oracles


Tu esquives tu brises

la faucille de Chronos

ligatures ses veines

éparpilles aux vents

ses parcelles de sable

et de tissus

ses fragments d’os

et sa rage


Tu crucifies sur ton chemin

comme par routine

les Kères brunes

bleutées de haine


Tu sèmes le trouble

est-ce vengeance

d’attiser les braises

d’enflammer les sens


Tu séduis Thanatos

par la malice de tes yeux

le sucre de tes lèvres

la pointe de tes seins

déposes sur ce visage

d’éphèbe androgyne

un baiser velouteux




Tu embrases tu inondes

son corps d’ange gracile

de caresses soyeuses

éveilles son désir

incestueux


Puis de l’acide de tes larmes

du tranchant de ta lame

tu lui excises les ailes

désenclaves les rêves

désentraves les chimères

libères les destins séquestrés

phagocytes les enfers


Alors tu purifies ta chair et ton âme

au confluent du Styx et du Léthé


À l’air libre les éphémères s’enivrent

du nectar des argémones


À tes lèvres

cette suave langueur

un sourire un graal

un philtre de lambrusque

et de népenthès


Évohé


Sensitivement

tu te mets à danser

tournoyer autour

de ton thyrse écarlate

tutoyer les nues

et le rêve d’Icare


Évohé


Tes mains célestes

glanent comme une offrande

les soleils oubliés

L’éternité


Paris, 14 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 30



Tu combles les vallons arases les collines assèches le lit des ruisseaux amasses les mensonges assassins

Tu dépoussières la mémoire dérobes les souvenirs achèves les rêves

L'horizon suinte de sueur et de sang

Blessé sous les bombes il trouve la force de valser en silence

Son chant en sourdine enserre sans y croire ma carcasse solitaire engluée dans le bitume d’une ville abandonnée

Et l’on enterre les rêves les cris dans des tombes de verre

Les herbes folles au cœur rêche au derme épineux poussent dans cet erg noir de silence et de doute


Je repousse la vision de ta peau mais ton puits sans fin m’aspire


******


Au vingt heures et deux minutes le lundi l’oracle despote joue avec les maux une pièce fétide et faussement contrite

Apocalyptique et pathétique

il déjoue les mots en apoétique écholalie

il se joue de l’être

il brouille les contours contourne l’humanité

ses mains ses yeux le trahissent

son fard masque à peine sa fourbe et sa haine

que déverse l’envers du décor

il macronise les Jours heureux


Qui pense encore qu’il pense ce qu’il dit


******


Les milliards d'étincelles suspendues dans ce ciel sinistre salissent ma mémoire et l’endroit de ma jeunesse

de tes blasphèmes sordides

de ta haine grise aigrie

et tes factices je t'aime 

signent l'avis de décès de tes amours réversibles

singent l'histoire de ta vie sans passion


Tu n’es rien

Et rien pas même ma mort n’empêchera mes mots de sortir vers les vivants


Je t’expire


Paris, 15 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

31 jours. Un long, très long mois. Ce texte tente de rendre hommage aujourd'hui à celles et ceux qui accompagnent, dans des conditions souvent extrêmement difficiles, parfois au prix de leur santé, faisant courir des risques à leur propre vie, les dernières années, les derniers instants de nos ainé·es, dans la solitude d'une chambre où il·elles sont parfois comme confiné·es depuis bien plus d'un mois. Ce que la crise actuelle n'a fait qu'accentuer.

L'occasion de dire ici qu'une réforme des retraites qui ne prendrait pas en compte les personnes âgées de notre pays, leur fin de vie dans la dignité, quand elles ne peuvent plus rester seules, ne pourrait qu'être combattue, et, je l'espère, vouée à l'échec.

Il est urgent de repenser le service de santé dans son ensemble, en incluant la perte d'autonomie, de lui donner les moyens humains et matériels, d'en faire un des grands services publics prioritaires, de le sortir de la logique du marché et de ses marchandes de vieillesse.

Car les applaudissements de vingt heures ne doivent pas masquer ce que devra être l'après, le pire étant que l'après ressemble à l'avant.

JOUR 31


Dans cet hospice miteux

aux corridors sombres et fades

aux chambres obscures et fétides

où s'éternisent les fins de siècles

où se confinent en s’y perdant

les cœurs arides

plus ridés que les visages

les yeux emplis de vide

sans lendemain sans larme

les mains tremblantes

sans épiderme à caresser

ces doigts qui se tordent

de trop attendre

les faux-semblants

quand le temps acariâtre égrène

chaque filandreuse seconde

chaque male heure

la douleur d’être encore

et l’étouffant silence qui précède la nuit

quand l’envie dévie

renonce au soleil

tu cautérises les destins égarés

tu constelles les regards déboussolés

tu combles les ornières du temps affolé

tu poétises le sépulcre aux murs blêmes

et chaque souvenir radieux

qui remonte à la surface de ces corps hagards

endouce l’âme

les fait frissonner de plaisir

soutire l’ombre lumineuse d’un sourire

simple éphémère

simple pétale

simple miel

de vie


Merci


Paris, 16 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 32



Demain nous serons forgeron·nes

pour manier le marteau

battre le fer encore chaud

ciseler la faucille

sur l'enclume des mots


Demain nous serons hérauts

d'un monde frater.sororel et social

garant·es des droits de chacun·e

des valeurs communes

et des idéaux de paix



Mais aux premières lueurs de l’aube

une funeste corneille

achève mon rêve encore beau

le jette à la corbeille des promesses

Dans son costume funèbre

elle corbine sur l’encorbellement

babille de corbillards

et de corps beaux dans la mort


Paris, 17 avril
Texte et photo (Jardin des plantes de Paris, décembre 2015)
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

J32 1

17 mars - 17 avril


Un petit bonus en ce 32e jour de confinement pour "fêter" ce premier mensiversaire de confinement...

Jour 32 bonus

JOUR 33



Quel est ce ramdam

qui cogne à mes tempes

qui rompt le silence

qu'hier j'abhorrais

Quels sont ces fantômes

qui errent dans mon âme

traversent ses murs

À qui sont ces chaines

qui brident mes rêves


Ton cœur donne au mien

son rythme et sa souffrance

On meurt de trop de sel

de sols arides

de calvaires de granit

et de soleils noirs



On meurt de trop vivre

trop marchander

trop dépenser

On meurt de trop

emmarcher

de trop avaler

de reptiles

on meurt de trop parler

de ne rien dire

d’écrire sans partage

de trop embrasser

trop mal étreindre


Et si demain

si demain s'ouvre la porte

à l’aube aquarelle

Si demain ciel terre et mer

entonnent en chœur

un hymne nouveau


Si demain les poings se lèvent

pour que fane le profit

inventer l’impossible

s’autoriser solidaires

Si demain hemmes ensemble

de tous âges mêlées

se donnent la main

refleurissent les âmes grises

arcencielisent nos vies

alors seulement

alors peut-être

je t’envolerai

dans cette farandole

sans doute un peu folle

sans doute titubante

vers des Jours heureux


Paris, 18 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

JOUR 34



11 mai

une éternité

pour cette guimbarde en muselière

par la lanterne la mer

ou le ciel je ne sais plus

je mettrais bien les voiles

dans ce zinc de frise

Hiva Oa

J’ai rendez-vous avec Paul et Jacques

apéro des arts

je reviens ce tantôt

les vacances s’achèvent

et demain

le prince silence

restera souverain suprême

même s’il n’en finit pas de gémir

dans l’agonie d’une sorne

qui renonce à l’éclipse

et s’incruste au petit jorne


Paris, 19 avril

© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

Persiennes

JOUR 35



Le jour

la nuit

le jour fait nuit

du plein jour en nuit pleine

L’école

La maison

maison-classe

maison buissonnière

Rien ne colle

Rien ne tient

Tout s’emmêle

tableau de fumée

sur écran blanc d’encre

école sans rire

ni couleur

ni dispute

ni cri

Même l’oppressante

ou libératrice sonnerie




depuis trente-cinq jours

ne martèle plus

les bruyantes allées et venues

Spirale caustique du silence

sous mes pas étouffés

surtout ne pas réveiller les spectres

les ombres fantomatiques

leurs danses stagnantes

les œuvres inachevées

et vos visages pétrifiés

«UN PEU DE BRUIT S’IL VOUS PLAIT !»

Le vieil escalier craque pour unique réponse

Saturne semble avoir sévi

plus que Jules

dans ce lieu sombre et taiseux

Cœur harassé

pétrifié

corrodé par le vide

désormais insensible

aux yeux sanguinolents

de l’enfance qui passe


Paris, 20 avril

© Autobiopoèmes, 

Des mots pour un déconfinement