2e partie

Dans nos nuits spectrales
Poètesses
vos mensonges sont vérité
Vous absorbez la folie du monde
De toutes vos failles
de vos cervelles et sangs d'encre
jaillit la lumière
Écrire mithridatise
Vous lire immunise
Paris, 7 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
Tout sombre dans tes rêves
trop de gravité
de pénombre bleutée
trop de ténèbres passées
de rêves amputés
Mer sans phare ni lune
navire sans fanal
cale sans réverbère
Sans flamme
sans âme
hommes et femmes en marche
uniformisées
laissent la tendresse
se noyer dans les rigoles ternies
sans les étoiles qui s’éternisent
sous les yeux du gosse que je fus
sans les yeux de celui que je restai
Sur le chemin de l’école
j’imaginais souvent
l’odyssée des feuilles
de mahonia de troène
ou d’épine vinette
délicatement posées
sur la vague du caniveau
qui sentait l’averse
ou la lessive tiède
Longtemps je continuais
à divaguer avec elles
jusqu’à ce qu’elles s’estompent
ou disparaissent
dans le sourd fracas
de mon rectangle des Bermudes
ou plus tôt les jours de frimas
dans le manteau de brumes vaporeuses
émanant de mon Gulf Stream
J’embarquais mousse ou capitaine
vers d’incroyables destinées
sur ces instables vaisseaux
et leurs gréements de fortune
guettant de mon mat de misère
d’inconnues et fabuleuses contrées
Je n’étais pas pauvre
mais avide et riche
de ces aventures qu’on n’achevait
jamais même si funestes
s’usaient les piles sous l’édredon
Les rêves voguaient
sans ancre sans amarre
jusqu’à l’aube nouvelle
(à suivre)
Paris, 8 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
(suite du jour 23)
Tout sublimait la nuit
ses arabesques noircies
ses invisibles lunes
ses défuntes étoiles
scarifiées
Même mes amours noèmes
mélusinées
leurs oblongues fées stellaires
blondes et fières sirènes
berçaient d’un long poème
l’âme amère morte
d’une jeunesse menottée
sacrifiée
L’école finie
dissimulé dans les champs
après quelque chicane
je pansais mes plaies
en imitant les oiseaux
Épris de liberté
lunaire
j’inventais l’univers
le dessinais en mots
les laisser voleter
frivoles et libres
dans l’immensité lumineuse
du ciel d’Aunis
je rêvais l’avenir étoilé
qui ne serait pas
le mien
Je poursuivais
les éphémères
guettais les insectes
sur les bleuets
et pavots sauvages
Puis dans les fossés
pour me faire pardonner
genoux et coudes
à rapiécer
échancrures
à repriser
je cueillais en bouquet
luzerne et sainfoin
et rentrais en course folle
pour défier le temps
Paris, 9 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
(suite du jour 24)
Tout était règles et devoirs
Âpre telle une prunelle
et fier jusqu’à la nausée
Terre hermétique
émétique
hiératique
hérétique pourtant
hospitalière souvent
Le printemps
tout était insolence
L’exubérante et trop éphémère
floraison de sa majesté cerisier
infertile et somptueuse
finissait en tourbillons
de neige cathartique
insolentes batailles de pétales
éclats de nos rires
cris étouffés de rose
Et la marche turque
L’été
tout était sensualité
Le piano disséminait
ses notes insouciantes
Nous savourions
les fraises volées
mûres à peine
aux merles mystifiés
Les tomates gorgées de soleil
s’écrasaient sous les lèvres
réveillant les papilles
avant l’âcre fumée
des queues d’ail
Et les scènes d’enfance
L’automne
tout était douceur
Ces soleil dormants
doraient l’écume
À la musique apaisée
sur les galets instables
des vagues mourantes
retournant vivre vers le large
en se mêlant au vivant
se joignait la complainte
de Myria la Repentie
fantôme des falaises
et de mon Colorado
Et le temps de l’été
L’hiver
tout était chaleur
La lente dérive du soleil
contrastait avec la course des nuages
Emmitouflé derrière ma fenêtre
je contais à la mine
blottie sur mon épaule
un bestiaire fabuleux
Cette faune onirique
s’accrochait
aux ombres mouvantes
et claires des tilleuls
et s’essartaient
sous les assauts
du vent de galérne
Je buffais sur les carreaux
pour y dessiner mes affres
Et la lettre à Élise
Exquise et cruelle mémoire des sens
Ne t’avertis-je pourtant
insoumise naïve
de ne te laisser asservir
broyer conformiser
entraver au néant
Hommes et femmes en marche
ne laissent rarement
place au rêve
Paris, 10 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
Après le grand ménage de printemps
il fait soleil dans ma mémoire
Jetés aux oubliettes
les gris souvenirs
Mais il doit bien rester pourtant
les séquelles d’orages
anamnestiques
des arbres calcinés
de coups de foudre
des terres ravinées
par les pluies torrentielles
des tympans brisés
par le martèlement du tonnerre
Il doit bien rester dans le noir
tapies dans les coulisses
d’obscures traitrises inavouées
de scélérates blessures
à jamais incicatrisables
d’illusoires absolutions
et d’insolvables prescriptions
Mais nous vivons
Paris, 11 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
(on n’oubliera pas)
Je ne suis pas sourd
j’entends chaque soir
se mêlant aux cloches
ou vice-versa
vicieuse et versatile
la claque du vingt heures
les cinq mille soldats de Néron
et les anges de Jupiter
Je ne suis pas sourd
et me suis même
laissé certains jours
chavirer emporter par l’élan
d’un peuple communiant
son soutien aux soignantes
Je ne suis pas sourd
Mais j’entends le chant capital
des sirènes argentées
sur l’écran de fumée
écran d’encens
sacrifiant sur l’autel
du profit
de la rentabilité
le patrimoine
l’énergie
les transports
l’école
l’hôpital
il nous prie d’applaudir
nous prie d’obéir
nous prie de croire
nous prie de prier
nous prie d’entonner
de profundis
aux funérailles
des Jours heureux
Je ne suis pas sourd
j’ai toute ma mémoire
debout les damnés de la terre
demain nous appartient
Paris, 12 avril
Texte et photo ci-dessous (première version manuscrite)
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

J'aimerais que mes jours ne voient jamais mes nuits
Je les rêverais à en crever
Je les écrirais à en crier
Je les aimerais à en brûler
J'aimerais que mes nuits ne voient jamais le jour
Paris, 13 avril 2020
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
(Mania Mainadôn)
Tu danses les absences
les silences
Tu butines le temps
l’attente
Tu pulvérises l’espace
l’exil
Tu supplies le soleil
de calciner son souvenir
Tu énerves le hasard
et bouscules les oracles
Tu esquives tu brises
la faucille de Chronos
ligatures ses veines
éparpilles aux vents
ses parcelles de sable
et de tissus
ses fragments d’os
et sa rage
Tu crucifies sur ton chemin
comme par routine
les Kères brunes
bleutées de haine
Tu sèmes le trouble
est-ce vengeance
d’attiser les braises
d’enflammer les sens
Tu séduis Thanatos
par la malice de tes yeux
le sucre de tes lèvres
la pointe de tes seins
déposes sur ce visage
d’éphèbe androgyne
un baiser velouteux
Tu embrases tu inondes
son corps d’ange gracile
de caresses soyeuses
éveilles son désir
incestueux
Puis de l’acide de tes larmes
du tranchant de ta lame
tu lui excises les ailes
désenclaves les rêves
désentraves les chimères
libères les destins séquestrés
phagocytes les enfers
Alors tu purifies ta chair et ton âme
au confluent du Styx et du Léthé
À l’air libre les éphémères s’enivrent
du nectar des argémones
À tes lèvres
cette suave langueur
un sourire un graal
un philtre de lambrusque
et de népenthès
Évohé
Sensitivement
tu te mets à danser
tournoyer autour
de ton thyrse écarlate
tutoyer les nues
et le rêve d’Icare
Évohé
Tes mains célestes
glanent comme une offrande
les soleils oubliés
L’éternité
Paris, 14 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
Tu combles les vallons arases les collines assèches le lit des ruisseaux amasses les mensonges assassins
Tu dépoussières la mémoire dérobes les souvenirs achèves les rêves
L'horizon suinte de sueur et de sang
Blessé sous les bombes il trouve la force de valser en silence
Son chant en sourdine enserre sans y croire ma carcasse solitaire engluée dans le bitume d’une ville abandonnée
Et l’on enterre les rêves les cris dans des tombes de verre
Les herbes folles au cœur rêche au derme épineux poussent dans cet erg noir de silence et de doute
Je repousse la vision de ta peau mais ton puits sans fin m’aspire
******
Au vingt heures et deux minutes le lundi l’oracle despote joue avec les maux une pièce fétide et faussement contrite
Apocalyptique et pathétique
il déjoue les mots en apoétique écholalie
il se joue de l’être
il brouille les contours contourne l’humanité
ses mains ses yeux le trahissent
son fard masque à peine sa fourbe et sa haine
que déverse l’envers du décor
il macronise les Jours heureux
Qui pense encore qu’il pense ce qu’il dit
******
Les milliards d'étincelles suspendues dans ce ciel sinistre salissent ma mémoire et l’endroit de ma jeunesse
de tes blasphèmes sordides
de ta haine grise aigrie
et tes factices je t'aime
signent l'avis de décès de tes amours réversibles
singent l'histoire de ta vie sans passion
Tu n’es rien
Et rien pas même ma mort n’empêchera mes mots de sortir vers les vivants
Je t’expire
Paris, 15 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
31 jours. Un long, très long mois. Ce texte tente de rendre hommage aujourd'hui à celles et ceux qui accompagnent, dans des conditions souvent extrêmement difficiles, parfois au prix de leur santé, faisant courir des risques à leur propre vie, les dernières années, les derniers instants de nos ainé·es, dans la solitude d'une chambre où il·elles sont parfois comme confiné·es depuis bien plus d'un mois. Ce que la crise actuelle n'a fait qu'accentuer.
L'occasion de dire ici qu'une réforme des retraites qui ne prendrait pas en compte les personnes âgées de notre pays, leur fin de vie dans la dignité, quand elles ne peuvent plus rester seules, ne pourrait qu'être combattue, et, je l'espère, vouée à l'échec.
Il est urgent de repenser le service de santé dans son ensemble, en incluant la perte d'autonomie, de lui donner les moyens humains et matériels, d'en faire un des grands services publics prioritaires, de le sortir de la logique du marché et de ses marchandes de vieillesse.
Car les applaudissements de vingt heures ne doivent pas masquer ce que devra être l'après, le pire étant que l'après ressemble à l'avant.
Dans cet hospice miteux
aux corridors sombres et fades
aux chambres obscures et fétides
où s'éternisent les fins de siècles
où se confinent en s’y perdant
les cœurs arides
plus ridés que les visages
les yeux emplis de vide
sans lendemain sans larme
les mains tremblantes
sans épiderme à caresser
ces doigts qui se tordent
de trop attendre
les faux-semblants
quand le temps acariâtre égrène
chaque filandreuse seconde
chaque male heure
la douleur d’être encore
et l’étouffant silence qui précède la nuit
quand l’envie dévie
renonce au soleil
tu cautérises les destins égarés
tu constelles les regards déboussolés
tu combles les ornières du temps affolé
tu poétises le sépulcre aux murs blêmes
et chaque souvenir radieux
qui remonte à la surface de ces corps hagards
endouce l’âme
les fait frissonner de plaisir
soutire l’ombre lumineuse d’un sourire
simple éphémère
simple pétale
simple miel
de vie
Merci
Paris, 16 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
Demain nous serons forgeron·nes
pour manier le marteau
battre le fer encore chaud
ciseler la faucille
sur l'enclume des mots
Demain nous serons hérauts
d'un monde frater.sororel et social
garant·es des droits de chacun·e
des valeurs communes
et des idéaux de paix
Mais aux premières lueurs de l’aube
une funeste corneille
achève mon rêve encore beau
le jette à la corbeille des promesses
Dans son costume funèbre
elle corbine sur l’encorbellement
babille de corbillards
et de corps beaux dans la mort

Un petit bonus en ce 32e jour de confinement pour "fêter" ce premier mensiversaire de confinement...

Quel est ce ramdam
qui cogne à mes tempes
qui rompt le silence
qu'hier j'abhorrais
Quels sont ces fantômes
qui errent dans mon âme
traversent ses murs
À qui sont ces chaines
qui brident mes rêves
Ton cœur donne au mien
son rythme et sa souffrance
On meurt de trop de sel
de sols arides
de calvaires de granit
et de soleils noirs
On meurt de trop vivre
trop marchander
trop dépenser
On meurt de trop
emmarcher
de trop avaler
de reptiles
on meurt de trop parler
de ne rien dire
d’écrire sans partage
de trop embrasser
trop mal étreindre
Et si demain
si demain s'ouvre la porte
à l’aube aquarelle
Si demain ciel terre et mer
entonnent en chœur
un hymne nouveau
Si demain les poings se lèvent
pour que fane le profit
inventer l’impossible
s’autoriser solidaires
Si demain hemmes ensemble
de tous âges mêlées
se donnent la main
refleurissent les âmes grises
arcencielisent nos vies
alors seulement
alors peut-être
je t’envolerai
dans cette farandole
sans doute un peu folle
sans doute titubante
vers des Jours heureux
Paris, 18 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement
11 mai
une éternité
pour cette guimbarde en muselière
par la lanterne la mer
ou le ciel je ne sais plus
je mettrais bien les voiles
dans ce zinc de frise
Hiva Oa
J’ai rendez-vous avec Paul et Jacques
apéro des arts
je reviens ce tantôt
les vacances s’achèvent
et demain
le prince silence
restera souverain suprême
même s’il n’en finit pas de gémir
dans l’agonie d’une sorne
qui renonce à l’éclipse
et s’incruste au petit jorne
Paris, 19 avril
© Autobiopoèmes, Des mots pour un déconfinement

Le jour
la nuit
le jour fait nuit
du plein jour en nuit pleine
L’école
La maison
maison-classe
maison buissonnière
Rien ne colle
Rien ne tient
Tout s’emmêle
tableau de fumée
sur écran blanc d’encre
école sans rire
ni couleur
ni dispute
ni cri
Même l’oppressante
ou libératrice sonnerie
depuis trente-cinq jours
ne martèle plus
les bruyantes allées et venues
Spirale caustique du silence
sous mes pas étouffés
surtout ne pas réveiller les spectres
les ombres fantomatiques
leurs danses stagnantes
les œuvres inachevées
et vos visages pétrifiés
«UN PEU DE BRUIT S’IL VOUS PLAIT !»
Le vieil escalier craque pour unique réponse
Saturne semble avoir sévi
plus que Jules
dans ce lieu sombre et taiseux
Cœur harassé
pétrifié
corrodé par le vide
désormais insensible
aux yeux sanguinolents
de l’enfance qui passe
Paris, 20 avril
© Autobiopoèmes,
Des mots pour un déconfinement